yemenentrechiensetloups

 

Yémen entre chiens et loups

 

Yemen entre chiens et loups

2003 (réédition 2007)

ISBN 2960042301

Peu après le tournage de Je reviens du Yémen et t'en rapporte des nouvelles vraies*, Alain Saint-Hilaire, le réalisateur du film, m'avait suggéré l'idée toute simple d'écrire ensemble un scénario de long métrage ayant pour cadre les prestigieux décors du pays de la Reine de Saba. Ce serait, bien évidemment, un film truffé d'aventures plus extraordinaires les unes que les autres, une sorte de "Mille et une nuits" version occidentalisante. Eh oui, Pasolini n'avait qu'à bien se tenir !…

L'idée avait de quoi séduire. Mieux: faire planer. Et les possibilités offertes par ce Yémen s'avéraient immenses: casting exceptionnel quasi assuré, décors somptueux, architectures (d)étonnantes dans ces villages verticaux cisaillés de ruelles et escaliers vertigineux, atmosphères inquiétantes comme seuls peuvent en offrir des environnements dépassant, et de loin, l'échelle humaine…

Mais l'idée d'Alain Saint-Hilaire portait aussi, en elle, son germe de mort. Au vu, su et vécu de notre expérience commune de neuf mois, il m'apparut bien vite que les probabilités de pouvoir mener à terme la réalisation d'un tel film demeuraient quasi nulles. C'était investir dans l'utopie puissance infini. Si les producteurs font souvent preuve de folie, ils n'en sont pas pour autant suicidaires.

La suggestion me trotta dans la tête bien des années durant. Quelque chose d'obsessionnel qui avait d'ailleurs fini par me persécuter. Et peut-être étais-je déjà enceint de ce qui deviendrait Yémen entre chiens et loups.

Si la réalisation d'un film tel que l'aurait souhaité Alain Saint-Hilaire me semblait mission impossible, l'écriture d'un livre d'aventures se déroulant au Yémen me paraissait, quant à elle, devenue parfaitement accessible et même immédiatement réalisable. Après tout ce temps, j'avais tout de même mûri !

Devant moi, se présentaient pourtant deux options principales et redoutables: soit je mettais en chantier un roman d'aventures extravagantes inscrites dans ce pays aux multiples beautés et que j'avais fini par bien connaître, soit j'écrivais le récit de cet apprentissage un peu terrifiant qu'avait constitué le tournage du film documentaire d'Alain. Dans le premier cas de figure, je pourrais mettre en branle mon imagination la plus débridée et m'en donnerais certainement à cœur joie, quitte à vivre aussi de grands moments de frustration lors d'inévitables collusions avec notre propre vécu. Dans le second cas, j'aurais la possibilité de partager, avec quantité de lecteurs potentiels, des moments de vie véritablement pétrifiants, mais avec un risque réel de dérapage vers une certaine forme de nombrilisme assez déplaisant.

C'est cette dernière option que je finis tout de même par choisir.

D'abord, cette expérience de vie valait, je crois bien, tous les scenarii les plus élaborés du monde. Et le lecteur pouvait toujours, si tel était son bon souhait, faire abstraction du fait que c'étaient là des aventures réellement vécues. Mais sans doute aussi cet ego "surdimensionné" qu'est censé posséder tout créateur artistique, quelle que soit la discipline abordée par lui, avait-il dû jouer sournoisement, dans ce choix, quelque petit rôle souterrain, incontrôlable et secrètement pernicieux.

Il n'empêche que je n'avais pas mesuré vraiment tout l'envers de la médaille qui, lui aussi, demeurait frustrant : je me condamnais à m'en tenir strictement à la réalité de faits et gestes au quotidien, à brider toute velléité d'imaginaire, à freiner des envies irrépressibles, à museler héroïquement certaines méninges rebelles…

L'écriture littéraire, contrairement à l'écriture filmique qui aime la confrontation d'idées et le brain storming, exige, quant à elle, le retrait, la mise en solitude, la mise à l'écart de soi. On met bas à l'abri des regards. Pensez donc ! Et si c'était d'un avorton qu'on accouchait, d'une chose molle à peine ramassée, d'un vilain petit mollusque non viable, d'une écœurante perte blanche. Oh, la honte !…

Au risque de révéler à tous une possible incompétence dans l'art de maîtriser ce travail d'écriture résolument nouveau pour moi, il me faudrait même doublement travailler seul.

C'est donc ce que j'ai fait durant six ans, rassemblant des centaines, voire des milliers de notes d'époque, revivant en pensée plein de vécus drôles ou navrants, aboutissant plusieurs fois à de la matière prématurée qu'il convenait de modeler et remodeler sans cesse, de mettre en couveuse, précieusement, et sous monitoring, et à laquelle il fallait encore et toujours insuffler de la vie. Jusqu'au jour où…

Le livre avait fini par exister. Imaginez la joie, le déluge de joie, le tsunami de joie…

L'ennui, c'est qu'aucun éditeur n'en voulait. Ces gens, c'est bien connu, et pour autant qu'ils puissent se vendre bien, ne veulent que des chefs-d'œuvre s'inscrivant dans cette stricte ligne éditoriale connue d'eux seuls. Et sans doute Yémen entre chiens et loups n'était-il pas un chef-d'œuvre. Loin de là même. J'en prenais à présent conscience: je venais de mettre au monde un S.D.F..

Ethiquement parlant, me restait donc à l'éditer moi-même.

Ensuite, la chose rapidement épuisée, à le rééditer.

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* Le titre du film Je reviens du Yémen et t'en rapporte des nouvelles vraies est calqué d'une sourate du Coran "Je reviens de Saba et t'en rapporte des nouvelles vraies".

 

 

Plus qu’à un cours magistral d’histoire ou de géographie sur l’Arabie Heureuse, c’est d’abord à une suite d’aventures fabuleuses que je vous convie donc avec ce Yémen, entre chiens et loups . Fabuleuses aventures en effet que celles vécues par une petite équipe de cinéma (dont je faisais partie comme cameraman) tournant un documentaire au cœur de ces territoires yéménites, rudes, austères, grandioses, sauvages…

Le livre tente de lever un voile sur les coulisses de ce tournage de film hors du commun. Trente ans après les faits, il y a prescription, non ?… Avec l’équipe réduite, menée il est vrai de main de maître par un Alain Saint-Hilaire en super-forme, je vous invite à partager, au quasi-quotidien, les émerveillements, les déceptions, les craintes, les malentendus, les fous rires, mais aussi tout un lot d’émotions fortes. Neuf mois de tournage, onze mille kilomètres d’errances sur les pistes désertiques ou semi-désertiques du Yémen, forcément, ça laisse des traces, ça crée autour de vous de sacrées ambiances et, en vous, de fameux courts-circuits…

A cette époque, le Yémen vit une période historique clef : jusque là interdit, le pays passe brutalement de la féodalité la plus radicale à l’ouverture au monde moderne. En ce sens, le long métrage tourné constitue un témoignage capital – et sans doute unique – sur ce « passage » sans transition aucune.

Le film sera diffusé en salles et sur pas mal de chaînes télévisées, tant en Europe que sur le continent américain.

Avec la parution de ce livre, écrit 30 ans plus tard, je réalise aussi l’un de mes désirs les plus chers, celui de partager quelques moments forts d’une existence de cinéaste.

Yémen entre chiens et loups, avec ses 428 pages, constitue une œuvre réellement monumentale, agrémentée de 60 photos (N/B) d’époque, signées Alain Saint-Hilaire et Alain Demarche. Cette œuvre-là, je l'ai conçue comme un livre d’aventures pures. Tout y est pourtant rigoureusement authentique. Quant aux informations sérieuses, forcément plus austères, j'ai tenté de les disséminer, aussi habilement que possible, à travers ce long fleuve fort peu tranquille…

L’expédition du Yémen fut, sans conteste possible, l’expédition la plus périlleuse à laquelle j'ai collaboré en tant que cinéaste. Le récit témoigne largement des dangers qui guettent et des incidents graves qui parsèment le tournage.

A l’époque, la guerre civile est terminée, c’est vrai. Mais comme il n’y a pas de véritable vainqueur, ici et là, les tensions restent vives ; et quand on sait que chaque Yéménite mâle ne se déplace jamais sans son arme… Et puis, subsiste encore une guerre froide et larvée entre le Yémen Nord (Sana, mouvance occidentale) et le Yémen Sud (Aden, mouvance URSS). Les armées se font face, de part et d’autre d’une frontière que l’équipe de tournage traversera à maintes reprises.

Dans ce contexte particulièrement angoissant et difficile (attentats fréquents, pistes régulièrement minées, régions troublées), les occasions de se distraire restent rares. Ici l’austérité sera vécue au quotidien et cela, durant les neuf ou dix mois que durera le tournage. Mais c’est encore sans compter les déplacements pénibles et le climat accablant, avec ses pointes de température dépassant allègrement les 50 degrés dans certaines régions du pays, la Tihama par exemple, en bordure de Mer Rouge… ou l'Hadramaout, en bordure d'Océan Indien. Alors, ces occasions de se distraire, l’équipe de tournage se les créera elle-même ! On ne peut demeurer morose tous les jours qu’Allah crée ! Alain Saint-Hilaire, le réalisateur du film, est Français, et moi, Belge : une situation qui va permettre mille et une taquineries complices… Sans compter l'arrivée d'un renfort Vosgien !...

 

 Ce premier extrait de Yémen entre chiens et loups nous apprend qu’en 1973 déjà, immense était la réputation de la Belgique, même dans les régions  les plus reculées du monde. Oui, mais pas pour n'importe quoi !

 

- Tu sais qu’il est Belge, ce mec-là ? s’était écrié Alain à l’adresse d’un enfant malingre qui, moins peureux que d’autres, avait osé s’approcher de nous.

Il avait arboré un sourire timide.

- Demande-lui plutôt s’il sait où se trouve la Belgique ! avais-je aussitôt répliqué.

Et bien sûr, il ne savait pas ! Quoique...

J’avais cru voir une lueur scintiller tout à coup dans ses yeux.

- C’est comment la Belgique, d’après toi ? demanda Alain à qui la petite brillance intérieure n’avait pas échappé non plus.

Le garçon hésita un peu puis lança :

- C’est un grand désert de sable !

Ce disant, il se déhanchait le corps et se tortillait les mains.

- Aïwah ! Oui ! dit Alain qui commençait à se marrer doucement.

L’enfant, lui, avait compris qu’il venait de faire mouche et, pour cela, se remit à sourire, cette fois de manière franche.

Encouragé, il poursuivit sa description de la Belgique :

- C’est un grand désert de sable et au milieu, il y a une oasis... et puis des palmiers... Et puis une grosse usine de fusils dedans...

- Tamam, tamam !... Bien, bien ! dit Alain, applaudissant un peu.

Et qui, plus perfide qu’une vipère cornue, avait immédiatement ajouté :

- Et puis, il y a aussi deux tribus qui parfois se font la guerre...

L’enfant écoutait ce cours de géopolitique avec une attention redoublée. Il se tortillait moins, ouvrant un peu la bouche. Puis bondissant soudain, il s’enfuit très loin.

Et c’est ainsi que la nouvelle que je fus Belge se répandit dans le village comme une traînée de poudre.

En combine avec le chef à qui Alain, à mon insu, avait dû pernicieusement soufflé la suggestion, je fus bientôt prié d’identifier tous les fusils F.N. de la localité.

On m’installa sur un coursi.

Je reste pourtant persuadé qu’on m’eût encore plus volontiers flanqué au beau milieu d’un trône immense, s’il y en avait eu le moindre à traîner au village ! De préférence bancal...

Bon prince, j’acceptai la tâche. En rechignant quand même.

Et il y eut bientôt là une telle quantité d’hommes à faire la queue pour me montrer leurs armes, que je soupçonnai Alain d’en avoir informé davantage que les gens du village. Il me semblait improbable en effet qu’il y eût, en un si minuscule village, de tels essaims de mâles et une telle abondance d’armes.

Mon Dieu, qu’il y en avait des sortes de fusils ! Des gros, des petits, des longs, des courts et des tordus ! La gamme courait de la modeste pétoire, engin hyperchatouilleux, éjaculateur précoce, capable de tirer son coup tout seul rien qu’à l’effleurer d’une main distraite, au bedonnant dispositif susceptible de vous ficher dix balles dans le cul avant même d’avoir eu à présenter les fesses.

Une chose demeurait certaine : je n’y connaissais rien en armes, étant juste bon - et encore ! - à distinguer le revolver calibre S de la kalachnikov calibre XL.

- Pas d’importance ! m’avait dit Alain. T’as qu’à lire les marques sur les crosses...

Enfin, venant de lui, une parole rassurante !

Jusqu’à mon coursi, les têtes rayonnaient en une file quasi rectiligne d’éternels sourires. Au-delà, ça se corsait un peu.

J’examinais, soupesais chaque engin avec mille précautions, veillais à ce que mes manipulations ne puissent percuter la balle engagée dans chacun des canons, cherchais surtout l’étiquette ou la gravure capable de me souffler le terrible verdict.

Au delà de moi, de mon coursi royal et moi, certains s’en retournaient, le sourire envahissant, la joie débordante, le délire dévastateur. A ceux-là, une explosion d’autosatisfaction remuait les tripes, transfigurait le visage : ils possédaient des fusils à présent « certifiés » belges.

D’autres, hélas, et davantage nombreux, dont je venais d’être le soudain éteignoir, disparaissaient, honteux, dans un désappointement cruel, dans d’impitoyables déceptions, des renfrognements morbides, une désagrégation des chairs qui leur faisait tirer la gueule : leurs armes venaient de Russie, de Chine ou d’ailleurs. Autant dire qu’ils possédaient des fusils nuls, ne venant de nulle part...

Un calamiteux chagrin pour des guerriers !

J’avais ignoré jusqu’alors que la Belgique fut autant réputée pour ses armes, et surtout aussi loin ! Personnellement, j’eus préféré que ce le fût pour ses anguilles au vert, son waterzooï, ses flamiches, ses chocolats ou son crochon...

 

© Jacques Lambert

PCL Editions, 28 Bte 9, avenue de l’Héliport B-1000 Bruxelles.

 

Avec l’extrait suivant, nous nous retrouvons à nouveau au cœur d’un petit village de huttes, en pleine Tihama, l’été. La température éprouvante avoisine les cinquante degrés à l’ombre. L’humidité est maximale. Les organismes sont éprouvés et le tournage est interrompu pour cause de… mollesse générale !

D’un seul coup, la chaleur pour nous n’exista plus et le moral en vint à remonter d’au moins deux crans. Ne nous avait-on pas aussi offert obligeamment, à chacun d’entre nous, une femme à choisir parmi les jeunettes du village ?

Prétextant qu’il était déjà marié, Alain avait repoussé la proposition facilement. Son argumentation simpliste pouvait, dans une certaine mesure, justifier et sans doute excuser son refus bien poli. Il venait de régler son propre cas. Quant au mien... Sans en avoir de preuve formelle, je le soupçonnai de m’avoir renvoyé l’ascenseur avec une insistance particulière...

Par une de ces après-midi torridement embrasées, le chef du village vint un jour interrompre la sieste pharaonique aux joies de laquelle je me livrais avec mâle énergie et détermination obstinée.

Et devant le petit sourire narquois d’Alain, le petit doigt de Mohamed Ibrahim avait soudain saisi le mien : le voilà qui m’enlevait brutalement à l’affection de mon bien-aimé coursi et déjà m’entraînait au-dehors du village. Cela n’augurait rien de bon.

- Ça va être ta fête ! me dit Alain qui n’en ratait pas une.

Les yeux faussement mi-clos, il venait de lancer la pique avec la certitude et cette lâcheté sans nom de n’être compris que de moi seul.

Ce qui me turlupinait surtout dans cette démarche inattendue résidait moins dans le relatif ridicule de la situation (à nos yeux d’Européens) que dans la problématique des traductions concernant un sujet assurément grave, encore inconnu de moi-même et qu’il me faudrait donc deviner, et dont le chef tenait absolument à m’entretenir. Le fait de ne rien comprendre du tout risquait, une fois de plus, de m’entraîner dans des histoires extravagantes.

- Alain, s’il te plaît, accompagne-nous pour la traduction !

- Y a rien à traduire !

- Fais pas l’andouille ! Viens !

Alain, m’abandonnant à mon triste sort, n’arrêtait pas de se fendre la gueule. J’étais désemparé. Extraite de son contexte, cette situation eût pu paraître burlesque en effet. Un cameraman entraîné dans les fourrés, petit doigt dans petit doigt, par un molosse noir en jupette blanche, c’étaient quand même pas des choses qu’on voyait tous les jours.

- Surtout, ne te presse pas ! Que j’aie au moins le temps de prendre une caméra ! me criait-il, assuré d’une totale impunité.

On ne pouvait plus bel appel au meurtre.

Devenu fou de rage, je lui assénai pour cela de coriaces coups de poings et de formidables coups de pieds. L’attaque brutale et la totale surprise avaient eu raison de mon réalisateur. Je venais de l’occire. Mais lorsque je me retournai une dernière fois, le cadavre souriait encore et se moquait toujours.

Parvenus au-delà de la première dune venue, celle-là qui probablement servait à tous les apartés du village, le chef et moi nous accroupîmes en tête à tête. Nous nous regardâmes un long moment sans rien dire. Je pensai que, selon toute vraisemblance, Ali avait été amené ici-même à négocier les conditions de notre présence au village.

La formulation semblait poser au chef quelque problème. Rien que de plus normal lorsqu’on avait devant soi plus qu’un sourd et muet ! A moins bien sûr que le sujet n’en fût encore à ce point délicat...

J’en vins un instant à craindre le pire.

Il ôta d’abord son chapeau de paille à la forme de pyramide tronquée. Se gratta le crâne minutieusement rasé. Se recouvrit aussitôt. Hésita, le temps d’une nouvelle poignée de secondes. Enfin tenta de me faire comprendre, à coups de mots simples et gestes suggestifs, qu’il eût été bienvenu que je me choisisse une fille au village...

- Mmmh !...

La plus belle évidemment, et qui deviendrait mienne.

- Mmmh, mmmh !

Il allait de soi qu’on m’offrirait également la hutte assortie, les repas, l’argent du ménage, l’argent de poche, un dromadaire, des chèvres, tout quoi !...

- Mmmh, mmmh, mmmh !

Je ne pus m’empêcher de penser que c’était la première fois de ma vie que je gagnais le gros lot ! Les filles étant ici plus ravissantes les unes que les autres, je n’aurais en effet que l’embarras du choix ! Enfin, cette vie de mâle passée à faire la sieste et à manger n’était pas tellement pour me déplaire ! Nonobstant le fait de la chaleur dont il faudrait bien entendu m’accommoder ! Quoique l’hiver...

Mais oui, l’hiver, peut-être que c’était mieux...

- Aïwah ? C’est oui ? demanda Mohamed Ibrahim qui commençait à s’agacer de mon silence.

Je pensai qu’il me suffisait de prononcer deux syllabes : aïwah... pour me retrouver soudain adulé, riche et craint. J’essayais aussi d’imaginer ce à quoi eût pu réellement ressembler la tronche d’un réalisateur qui découvre subitement son cameraman cloporte métamorphosé en homme adulé, riche et craint... La tentation de prononcer le mot magique s’en trouva de ce fait décuplée !...

- Enta, mouendès... Toi, ingénieur...

Le chef me parlant à nouveau, venait de m’extirper d’une torpeur alambiquée.

- Ana, mouendès filim, Tihama ? Moi, ingénieur film, Tihama ?

- La, la, enta mouendès... Non, non, toi ingénieur tout court...

Il imita le geste des semailles.

Ah, merde ! La contrepartie plongeait ses racines en une matière que je maîtrisais mal ! Moi qui distinguais à peine le sorgho du qat et le caféier du cotonnier !... C’était tout moi, ça ! Je venais à peine de toucher du doigt le paradis que déjà le monde s’écroulait de manière lamentable...

J’étais comme fou et me tapai plusieurs fois le doigt sur la tempe pour signifier... que je prendrais la peine d’y réfléchir !

Tout de même !

- Boukra mounken, inch’Allah ! dis-je encore, l’index haut pointé vers le ciel.Demain peut-être, si Dieu le veut !

Le chef semblait un peu déçu.

Je pense qu’il venait de comprendre que ma réponse serait négative. Il décida de clore l’entrevue et me ramena au village, plus petit doigt dans petit doigt que jamais, pour me prouver que mon prudent demi-refus ne me vaudrait de sa part, ni rancœur, ni amertume.

Mais bon Dieu, que les filles étaient jolies en Tihama...

Sachant que le mariage des filles se célébrait tôt dans leur jeunesse, et que ce qui était pris n’était plus à prendre si on souhaitait éviter de désagréables surprises de la part de maris jaloux, je ne regardai plus, sous l’œil complaisant du chef, que les plus jeunes des filles...

- Regarde cette fille ! Mon Dieu, ce qu’elle est belle ! Et celle-ci ! Et celle-là !…

- Non pas celle-là, me dit Alain, l’œil sévère. Elle n’a guère plus de dix ans !

- Tu rigoles, elle a en au moins quatorze...

- Elle en « paraît » quatorze ! C’est pas pareil...

De cela aussi, il fallait donc tenir compte ! Entre l’âge apparent des filles et l’arme tranchante des maris jaloux, la marge de manœuvre me parut se rétrécir très fort...

Alain et moi, on avait fini par épiloguer des heures durant sur l’âge des filles en Tihama, sur le problème des apparences réelles ou celui, bien plus subtil encore, des réalités apparentes. Cela ne faisait point, loin s’en faut, la parfaite unanimité. Il y avait toujours, filigrané en moi, l’ombre d’un couteau de mari jaloux...

Mais nos philosophiques et souriantes visions ne nous faisaient pas perdre pour autant notre temps. Avec Mohamed Ibrahim, nous écumions la région, allant de village en village, de souk en souk, visitant la Tihama profonde sous son soleil de plomb.

Et les nuits étoilées des Tropiques drainaient toujours d’intermittents semblants de fraîcheur. Une récompense inouïe à chaque fois, qu’on savourait secrètement jusqu’en sa moindre fibre...

 

 

© Jacques Lambert

PCL Editions, 28 Bte 9, avenue de l’Héliport B-1000 Bruxelles.

 

Mohamed Ibrahim.

Dans le tournage d’un film documentaire, il existe quelquefois des moments où l’Histoire s’accélère brutalement. Ici, la panique va gagner très vite le "bureau de production"…

Il y eut, ce matin-là, dans la maison d’Hébrahim que nous occupions lors de nos séjours à Sanaa, un branle-bas de combat assez peu ordinaire. Un émissaire de la Présidence venait de nous prévenir que le rendez-vous sollicité auprès du Président de la République nous était accordé.

- Quand ? avions-nous demandé naïvement.

- Mais tout de suite ! nous avait-il été répondu comme s’il se fut agi d’une quelconque rencontre au bistrot du coin.

- Tout de suite ?

- Enfin, disons, dans une heure !

Le remue-ménage fut dès lors à son comble. Les batteries des caméras incomplètement chargées et le beau costume neuf chiffonné, qu’on cherchait vainement dans la penderie mais qu’on retrouvait roulé dans un tiroir à l’abri des poussières, achevèrent de bouter de l’ambiance en l’auguste demeure du sieur Hébrahim.

- L’éclairage ! Il faut vérifier l’éclairage !...

La salle de bain, souvent dédaignée car jugée trop rudimentaire (en fait c’était son eau glaciale qui révulsait), était soudain prise d’assaut. Et l’on ne comptait plus les bousculades autour du matériel de prise de vues plus entouré qu’un nouveau-né.

- Le câble du son pilote ! Je ne trouve plus le câble du son pilote !

- Comment il est ?

- Torsadé noir !

- Ah non, pas vu !...

On errait d’une pièce à l’autre, au rythme des avis de recherche tour à tour lancés par chacun. Et tout en endossant quelque vêtement en théorie propret, cheveux mouillés, la brosse à dent toujours en gueule, on fouinait fiévreusement dans les câbles pour s’assurer qu’il n’en manquerait point. Il y en avait tant !...

Et plus on cherchait de choses, plus on en trouvait ! Entre autres, une crotte de rat dans notre réserve d’eau...

- Que soit maudit le cul de cette bestiole ! pestai-je, perturbé par la trouvaille inopportune.

Eh bien, tant pis, on se débarbouillerait à l’eau de crotte de rat !

Métamorphosés de cloportes excités en grands seigneurs placides, nous franchîmes le frêle mur d’enceinte du Palais Présidentiel avec, en nos démarches, une élégance consciencieusement appliquée, un zeste de lenteur plutôt cérémonielle. Notre arrivée au corps de garde, prévenu de notre venue, ne fut pourtant l’objet que d’une attention fort distraite. Portail franchi, le Palais nous révéla son bien curieux mélange de modernisme et d’architecture traditionnelle.

On nous amena aussitôt dans un bureau vide et feutré. Puis la porte s’entrouvrit. Il était là. On l’eût dit sorti droit d’un de ces cadres muraux où d’habitude, il semblait se complaire dans une éternité qui lui fût propre. Et de figé qu’il était par-dessus les bureaux ministériels, le Président Abdul Rahman Al Iryani s’était brusquement animé, là, devant nous, d’une vie presque irréelle.

Ma mission à moi consistait à le faire rentrer tout entier, vingt-quatre fois par seconde, dans ce boîtier bizarre d’à peu près huit kilos… d’où il ne sortirait que pour être développé, lavé, fixé, relavé, tiré, redéveloppé,rerelavé, refixé, et rererelavé. Avec, malgré tout, la déférence polie qu’on devait à son rang. Le parcours d’un Président pouvait prendre de ces cheminements bizarres… Mais pour l’heure, il trônait toujours là, confiant, souriant et courtois. Et quand enfin la machine fut prête à l’avaler, il accepta de bonne grâce la cinéportation proposée.

La Présidence avait toutefois exigé que la liste des questions posées lui fût remise au préalable. Alain s’était mis à la tâche, au travail de rédaction de l’interview, un travail d’autant plus reposant qu’il n’était même pas obligé de rédiger les réponses. L’interrogation du Président porterait sur le fonctionnement du pays, l’état de son économie, les perspectives d’avenir...

Le procédé consistant à fournir les questions bien avant l’examen peut paraître choquant : de quelle curieuse éthique une telle interview pouvait-elle tenir sa crédibilité ? Le contexte politique du début des années 70 rendait pourtant obligatoire une telle procédure : un mot de trop, un mot trop peu, aurait parfaitement pu, venant du Président de la République, bouter le feu à la méchante poudrière qu’était le Yémen de l’époque.

La guerre civile n’ayant livré ni vainqueurs, ni vaincus, le pouvoir tribal toujours vivace risquait de réagir avec violence au mot trop peu, au mot de trop, qu’aurait malencontreusement tu ou prononcé le Président républicain. De surcroît, rien que la situation explosive et fratricide prévalant entre les deux Yémen aurait justifié, à elle seule, la plus rigoureuse des prudences. C’est donc à pas de loup que le cadi Al Iryani avança dans le jeu périlleux de nos questions-réponses, interrogatoire pourtant modéré que nous avions cherché à rendre « politiquement correct ».

- Le Yémen est un pays pauvre, commença-t-il.

Mais ça, bien sûr, nous le savions déjà. Nous avions eu mille et une occasions de nous rendre compte de cette précarité yéménite vécue au quotidien…

Tandis que le Président parlait de son pays, le ronronnement régulier de la caméra me rassurait un peu sur l’état de charge de la batterie. Pour éviter l’accident de lèse-majesté, il convenait qu’elle pût encore tenir dix minutes au moins, le temps d’un carter.

Tout se déroulant en langue arabe, je ne comprenais personnellement rien aux paroles du Président. Pour économiser la pellicule, nous avions convenu que la traduction serait faite après. On laissait rouler les machines. Le discours tenu m’en parut dès lors plus long d’autant. Ce fut pour cela que je faillis m’endormir. Mais Dieu m’en garda bien !

La fin disait ceci :

- Mais nous avons l’espoir, suivant les circonstances politiques et économiques qui se développeront au sein du monde arabe, de jouer dans l’avenir un rôle considérable...

Ça, c’était une belle fin !

Espoir fou qui, trente ans plus tard, reconnaissons-le, se révélerait totalement utopique.

Le cadi Al Iryani rentré tout entier dans le boîtier bizarre d’à peu près huit kilos, ne nous restait plus qu’à plier bagage avec notre butin. Mystérieusement resté vivant, le Président allait maintenant pouvoir réintégrer les cadres haut placés des bureaux ministériels...

 

© Jacques Lambert

PCL Editions, 28 Bte 9, avenue de l’Héliport B-1000 Bruxelles.

 

Le cadi Al Iryani, Président de la République.

Photo: Alain Saint-Hilaire.

Les pistes du Yémen réservent toujours des surprises. Parfois drôles et ne portant pas à conséquence. Parfois, hélas, infiniment plus dramatiques.

Le paysage défilait monotone, usé, mais de monotonies et usures sans appel, flottant le plus souvent dans des vibrations d’air et des moiteurs d’enfer. Nous nous étions donc assoupis, résignés, taciturnes. Hormis les moments de crabotages, exécutésmachinalement lors de réveils accidentels, Alain Saint-Hilaire se servait du volant comme d’un vaste tuteur. Avec talent et habileté. Au gré des vagues, de houles ou d’imprévues glissades, tel un corps de ballet parfaitement agencé, nous hochions tous un peu la tête et dandinions des fesses en des dramaturgies lancinantes et synchrones. En ces hauts lieux de balancements ridicules et doucereux, régnait une nonchalante sérénité.

Soudain, là, tout devant, s’était dressé l’Obstacle Majeur. Celui qui, toujours inattendu, irrite davantage que dix ares d’orties grises en cavale.

- Bip, bip ! se contenta de dire Ali.

C’était sa manière à lui d’exhorter au klaxon.

Ali adorait ça. Venant de lui, il était même préférable de comprendre qu’il s’agissait d’un ordre. Dans ces cas-là, Alain s’exécutait toujours rapidement.

- Bip, bip ! fit donc à son tour notre Land.

Hélas, cette fois-là, rien ne se passa comme nous l’avions imaginé. Alain serra les freins dans un long dérapage qui nous mena jusqu’à Lui, l’Obstacle Absolu.

Il avait le cul taillé en gueule de bazooka, le sexe façon kalachnikov. C’était, n’en doutez point, un pur produit yéménite, l’un de ces farouches guerriers que rien, ni personne, n’aurait jamais fait reculer du moindre pouce.

Alain, rendu furieux, se précipita hors du tout terrain en hurlant, le doigt sur la tempe :

- Enta mafish mor ? T’as pas de cerveau, toi ?

Ali, le prof et moi, nous étions bien sûr écroulés de rire. Mais l’âne n’avait pas bronché d’un iota. C’était un bestiau manifestement plus buté qu’une dizaine de sots gris. Alain s’évertua à pousser, tirer, botter la bête au cul. Hélas, sans succès.

Devant l’échec du maître, et dans ce grand élan de solidarité qui présidait toujours à nos rapports, nous nous sentîmes contraints, nous le petit personnel, de nous extraire du véhicule. Nous le fîmes, il va de soi, avec les solennité, distinction et mollesse extrêmes que nous dictaient quelques relents de chaleur externe et de sagesse interne. Nous nous ingéniâmes alors, mais à quatre cette fois, à tirer, pousser, écarteler, botter l’infâme Aliboron.

S’il n’avait eu des yeux à faire craquer d’attendrissement une compagnie entière de sapeurs gris, nous l’aurions sans doute brusqué bien davantage. Mais il y a des regards qui, interpellant l’humain qui nous habite, interdisent tout à coup les choses les moins nobles.

Le quadrupède consentit pourtant un geste à notre égard. Oh bien sûr, rien qu’un moignon de geste, une chose insignifiante, une faveur chouiatesque, un déplacement infime. Enfin, juste de quoi nous permettre de le dépasser. Eraflant, au passage, une aile du tout terrain au muret de terre inamovible qui faisait à la bête un peu d’ombre.

Avec d’infinies patiences et moult précautions, nous avions finalement pu franchir l’Obstacle le plus Borné qui soit...

* * * * *

En cette après-midi bien entamée, ce fut dans un mémorable vent de sable que nous prîmes le plus savoureux des départs. Car chevaucher des ânes sans selle est plus acrobatique qu’il n’y paraît d’emblée. Naturellement, pas d’étrier à se mettre sous le pied ! Seule la puissance correctement dosée d’un saut bien ajusté pouvait vous placer autre part que sur le cou d’un animal aux oeillades rétro-assassines, ou vous éviter de vous planter dans le sable, quelque part par-delà les col, panse et queue d’une bête rendue odieusement sarcastique. Volonté, persévérance et chance auraient pourtant raison de notre manque évident d’expérience.

Alain Demarche, basculant, dans sa tentative première, autour du corps de l’animal pris pour axe, avait failli saisir les annexes ventrales de sa monture pour étrier comptant. Mais, d’un maître coup de rein, avait évité le scandale de justesse.

Pour Alain Saint-Hilaire, l’élémentaire problème d’enfourchement de la bête s’était révélé moins scabreux que prévu. Ayant les jambes longues, ou la monture petite, il aurait pu, pardessus lui, se contenter de marcher en même temps que son âne.

J’avais, quant à moi, escaladé la plus belle pierre qui se pût jamais trouver dans le coin, d’une hauteur d’au moins trente centimètres, apparemment stable, bien ancrée et pesant certainement plusieurs tonnes ! Croyez-moi, j’en parle en connaissance de cause ! Car la difficulté avait résidé moins dans le fait de convaincre la bête de bien vouloir venir me prendre à quai que dans celui de devoir amener à elle cet appendice rocheux.

Quoi qu’il en soit, chacun, dans la monte, allait révéler l’essentiel d’un style qui lui fût propre.

Vint ensuite le long et lent cheminement, ô combien monotone, au creuxd’un ouadi Murba interminable, fait de sable sec et pierres traîtresses pour les sabots des ânes. En terrain accidenté, ces derniers jouissaient pourtant d’une excellente réputation de stabilité, et nettement supérieure à celle des dromadaires que la moindre inégalité de piste mettait d’office en grande difficulté.

Toutefois, nous en fûmes beaucoup moins persuadés lorsqu’une de nos bêtes, par bonheur sans passager, trébucha soudain et se retrouva, impudique, cinq pattes en l’air, au fin fond d’un ravin tapissé de rocailles. L’expédition débutait mal. L’animal s’en était peut-être sorti sain et sauf, mais nous nourrissions à présent de vives inquiétudes pour l’une de nos caméras qui, plusieurs secondes durant, avait dû supporter le poids d’un âne entier. Et nous blâmâmes le sort qui de la sorte nous accablait de manière parfaitement inutile : rien ne nous ferait jamais rebrousser chemin !

Dans cette région parfaitement désertique, seul l’un ou l’autre fennec pourrait, un jour, se vanter d’avoir jamais vu, le temps d’un bref éclair, l’ocre brouillard de sable se fendre de pareil équipage : un Saint-Hilaire hexapode, un Demarche bicéphale, un Ali tout baba, un Lambert léthargique, cohorte minable se traînaillant en procession fantomatique et ridicule. Foi de fennec, on n’avait plus rien vu d’aussi cocasse, à dix lieues à la ronde, depuis pour sûr dix-sept générations...

Et puis, soudain, coup de gueule géantissime dans cette cour des miracles ambulante ! Le propriétaire des bêtes, en plein désert, venait de décider d’augmenter le tarif des bestioles, vu leur évident surmenage !

Alain, écœuré de voir le contrat rompu, avait sauté de sa monture et, fou furieux, s’était mis à hurler :

- Voilà, crétin, autant de poids en moins pour tes conasses de bourriques !

Il marchait nerveusement et à grandes enjambées au côté de son âne qui, de saisissement, en avait tout à coup crotté par intermittence. Tous deux laissaient derrière eux la trace épaisse d’un gros sillage en pointillé.

- Jacques, fais pareil ! Nous n’avons plus besoin des ânes de cet abruti !

A vrai dire, je mis du temps à réagir.

Le trottinement monotone de la bête m’avait naturellement porté vers de lointains rivages et je déambulais ainsi, air absent, regard écroulé, bras et jambes enserrant machinalement, comme des étaux, l’étroite encolure animale, histoire de rester dans l’histoire.

- On continue à pied !... avais-je encore ouï.

Mais moi, je ne savais même pas comment arrêter l’animal qui trottait sous mes fesses. Dans la région, on livrait toujours tout sans aucun mode d’emploi. Descendre avant l’arrêt complet me chagrinait aussi par le côté casse-gueule de l’aventure.

Et d’ailleurs, je ne voulais pas descendre.

- Non, mais ça va pas, la tête ? dis-je, ayant recouvré mes esprits. Dans ce vent de sable, à pied et avec tout ce matériel...

Je craignis un moment que le propriétaire des bêtes ne nous laissât encore en plan, corps et biens.

Le coup de colère passé, Alain avait fini par ré-enjamber sa monture. L’atmosphère, au cœur de l’épais brouillard de sable, demeurait toutefois sulfureuse.

- En tout cas, il n’est pas question qu’il ait un sou de plus...

Pour ça, j’étais d’accord ! Ce propriétaire de bêtes me paraissait particulièrement malhonnête.

Ali avait sans doute dû faire valoir sa profession d’askari car le calme revint bientôt. Chacun en profita pour regagner sa primitive torpeur.

Voilà plus de deux heures que nous trottinions à présent. Et comme prévu, la silhouette du djebel Bura perça doucement les vapeurs de sable flottant autour de nous.

Aux premiers contreforts rocheux, les ânes se mirent à rechigner, tentant visiblement de se débarrasser de nos personnes. On serra davantage les encolures, au risque d’étouffer les baudets. Puis on fut bien forcé de mettre pied à terre. Les bêtes refusaient d’avancer.

Alors, pattes et pieds confondus, notre caravane vite assoiffée ondula longuement, fiévreusement, dans les lumières tamisées et jaunâtres du début de soirée. Un sale temps, à coup sûr, pour les eaux pétillantes !

Ou plus exactement pour ce qu’il en restait ! Le propriétaire des bêtes avait bu, dans notre dos, leur stock quasi complet. Le reliquat consistait en une seule petite bouteille qu’Ali, les deux Alain et moi-même devrions à présent nous contenter de partager.

- Merde, le décapsuleur ! On a oublié le décapsuleur !

A moins que ce ne fût l’affreux Jojo du fond qui l’eût encore accaparé ! Mais on ne daigna plus faire appel à ses services.

Coinçant sans façon le goulot de l’unique bouteille rescapée dans un interstice rocheux, Ali en tenta l’ouverture. Mais ce qu’il réussit juste à faire, fut de le casser net. Le liquide, émoustillé par la chaleur et les gâteries du voyage, jaillit du malheureux cratère pour se répandre en pure perte sur un sol à priori stérile.

Sous le regard imperturbable du traître, nous venions de gagner le droit de nous tremper, chacun une demi-fois, le bout des lèvres dans un infâme résidu de liquide surchauffé et truffé de bris de verre. En faisant fort attention de ne pas bêtement exciser nos grandes lèvres assoiffées...

Des masses plus sombres que la nuit nous enveloppèrent rapidement de toutes parts ; leur immensité plongeait dans l’espace étoilé. Il ne nous fut bientôt plus possible de distinguer, parmi ces lumières haut perchées, celles qui participaient du sidéral de celles qui peuplaient encore notre patrimoine terrestre. Les unes comme les autres, tant toutes semblaient lointaines et dédaigneuses, nous parurent inaccessibles à jamais.

Nous avions soif à nouveau. Mais cette fois, il n’y avait plus rien à boire. Plus la moindre gouttelette pour s’humecter les lèvres. Il nous faudrait puiser au tréfonds de nous-mêmes quelque possible vestige de courage et de patience enfouis.

Parcourue de cris stridents, la montagne résonnait. D’entre ses parois et autres fentes secrètes, nous parvenaient, déformées, des ondes inhumaines et lugubres. D’autres cris, ceux-là plus proches, y répondaient, signalant des présences, déterminant des positions. Puis, les vibrations inintelligibles, car issues de l’espace infini, reprenaient de plus belle, comme pour encourager. Et nous qui pensions nous trouver seuls à titiller le Bura, à le coloniser, étions devenus pareils à des morpions : nous y vivions, accrochés, par colonies entières.

Avec l’altitude, nos oreilles s’assourdirent progressivement et nos gosiers s’asséchèrent davantage.

La pente prenait par ailleurs des tournures verticales d’une audace insoupçonnée. Les ânes peinaient davantage, négociaient de plus en plus mal les zigzags à chaque fois plus serrés de la piste. Celle-ci d’ailleurs s’amenuisait peu à peu, se transformant en étroit escalier. Les pluies de coups qui, en claquements féroces, s’abattaient sur les gigots maigres et prêts à déjanter, n’exerçaient plus les stimulations espérées par le maître bourreau : les bêtes en sueur s’arrêtaient fréquemment, épuisées.

Nous aussi, prenions des moments fréquents de repos. De plus en plus nombreux, de plus en plus longs. Mais ils ne faisaient en somme que briser la cadence de la marche et retarder l’épanchement d’une soif qui devenait insupportable.

- Y a-t-il bientôt de l’eau ? soupirai-je.

- Oui, bientôt ! répondit une petite voix d’anachorète proche de l’agonie.

Je ne prenais même plus la peine d’identifier les voix entendues. J’avais fini par m’abrutir et m’essouffler dans la succession des pentes raides.

Pauses finies, repartir devint vite inhumain. Il fallait d’abord dénicher en soi, et plus exactement en un lobe adéquat du cerveau, le courage de décider de ce nouveau départ. Puis, sans pitié, s’en intimer l’ordre à soi-même. Enfin répondre au commandement par des séries d’efforts inouïs. Chacune de ces étapes avait fini par représenter des souffrances physiques et morales innommables. Se mettre debout, à lui seul, exigeait qu’on aille puiser au plus profond de soi des quantités astronomiques d’énergie. Les pieds, enflés et douloureux, lorsqu’on souhaitait les soulever, semblaient à présent peser plusieurs tonnes. Fatigue et soif nous les avaient lestés.

Pour un oui, pour un non, on commença de s’énerver, et si notre humeur devint instable, je puis dire que la mienne se révélait intérieurement massacrante.

J’interrogeai à tout hasard :

- Alors, elle vient cette eau ?...

- Oui, bientôt ! répondit la voix, toujours la même.

- Bientôt, bientôt ! maugréai-je.

Depuis notre départ de Soukhna, on n’avait rencontré ni village, ni puits, ni le moindre filet d’eau. Que du sable en diurne, en l’air et sur terre. Que du rocher en nocturne, en l’air et sur terre.

Ne nous avait-on pas prédit un point d’eau à cinq heures de marche ? Il devenait évident qu’on aurait dû l’avoir atteint depuis longtemps. Nous l’avions dépassé, c’est sûr ! Dans la nuit, nous avions très bien pu le dépasser sans l’apercevoir. Je râlais tant et plus. A ce « bientôt, bientôt ! », j’eus préféré qu’on me répondît franchement :

- Désolé. Dans une heure. Pas avant !

Par exemple ! J’aurais alors su à quoi m’en tenir. Décompter les secondes. Egrener les minutes. M’abrutir dans un compte à rebours prometteur... Au lieu de ça, on me racontait des sornettes. Ces Yéménites racontaient toujours n’importe quoi et mesuraient le temps à la « va comme j’te pousse » ! On ne m’y reprendrait jamais plus.

- Jamais ! répétai-je d’un ton fort.

- ... ?

- Ouais !

Un moment, on éprouva la sensation de n’être plus en mesure de parler. A moins peut-être qu’on s’y fût refusé. Afin d’économiser l’énergie. Ou alors par colère et mutisme vengeur. Une manière à la fois de tirer la gueule et bouder.

En attendant, la langue, de pâteuse devenue râpeuse, jouait au petit jeu du corps étranger qui titille l’intérieur de la bouche. Vous prenait parfois l’envie de la vomir.

A l’évidence, personne ne connaissait, ni la situation du point d’eau, ni la distance qui nous en séparait. Bura Airline semblait ne posséder ni pilote, ni navigateur, ni steward, ni hôtesse.

La forme évanescente d’une modeste construction de pierre nous était alors apparue. On la devinait davantage qu’on ne la voyait. Mais c’était dix, vingt ou trente mètres plus haut. Il était là, le point d’eau promis ! Encore fallait-il y parvenir !

On racla l’énergie des fonds de tiroir, remit la pression, força de tout l’être, souleva ses pieds de plomb, exigea du corps qu’il s’arrachât à la pesanteur, qu’il s’élevât enfin, mètre après mètre, aérien, volatile.

- Oui, c’est bien ça le point d’eau ! C’est lui !...

On tenta donc de s’y précipiter, donnant des ailes de papillons à nos pesantes carcasses.

C’était peut-être là notre point d’eau, mais comme il n’avait pas plu dans le Bura depuis des mois, la source s’était tarie. Le désenchantement total ! Le moral de tous en prit un sacré coup !

Pour se remettre de notre émotion, on décida de commun accord d’une halte un rien prolongée. Comme si attendre ici eût pu soudain régénérer la source. L’altitude atteinte nous avait fait perdre pas mal de degrés et permis d’apprécier la fraîcheur d’une nuit en montagne. On respirait mieux. C’était déjà ça !

Tiens, les ânes avaient disparu ! Depuis longtemps sans doute ! Mais j’en prenais seulement conscience. Ils avaient dû suivre une autre piste, plus longue mais à la déclivité adaptée à leurs talents de porteurs quadrupèdes.

Pour la énième fois, il fallut repartir !

En automate servile, je redressai la carcasse, décidai âprement de lever un pied, puis un autre - combien en avais-je donc ? -, remerciai Dieu de ne pas m’avoir créé mille-pattes et m’engageai machinalement dans l’escalier féroce qui se tordait le long de la falaise.

Chacun expérimentait son nouveau degré d’épuisement.

Les oreilles, douloureuses et désormais sourdes à ce qui m’était extérieur, ne me laissaient plus percevoir que le souffle court et violent d’une respiration sacrément amplifiée : la mienne, pardi. Un soufflet de forge eût été plus discret ! Et ma propre voix, devenue bien avare en mots, me paraissait être celle d’un diplodocus d’outre-tombe, souffreteux, barrissant d’ahurissants phonèmes.

Par contre, ô bonheur suprême, c’était moi, et moi seul, qui prenais toujours l’initiative des pauses. Chacun respectait mes demandes comme si elles eussent émané d’un chef d’escale goulûment pourvu, sur son uniforme, en dorures de toutes sortes. Mais en vérité, quel mérite y avait-il à vouloir convaincre un équipage fourbu de se ménager un moment de répit ?

J’eus soudain la furieuse envie d’abandonner l’ascenseur à cet étage précis, et de m’étendre là pour au moins le reste de la nuit. En dormant, je finirais sûrement par oublier la soif et les fatigues.

- Bon Dieu, il doit bien y avoir de l’eau quelque part !...dis-je dans un maigrichon sursaut d’énergie.

- Il est certain qu’il y en a ! répondit une voix desséchée d’anachorète hémiplégique. Mais dans les villages, là-haut...

En levant les yeux vers le ciel, nous pouvions effectivement apercevoir des lumières qui scintillaient par groupuscules douteux. Mais cinq ou six cents mètres verticaux nous séparaient du plus proche grouillement de lucioles bafouillantes.

Et si c’étaient seulement des mirages ?

L’arrivée de deux Yéménites qui dévalaient la pente, nous rassura.

- Mounken maï ? Enta, fi maï ? Est-il possible d’avoir de l’eau ? Toi, tu en as ?

- La ! Fi maï ena ! Ena ! Non ! Mais il y en a, là-bas ! Là-bas !

Celui qui me répondait m’indiqua, d’un large mouvement de bras, la direction du sommet. C’était bien ce que nous pensions tous : là-bas, ô ironie du mot français, dans ce cas-ci, ça voulait dire là-haut !

- Choukran ! Merci !

Toutefois, en y regardant à deux fois, on pouvait deviner, cinquante mètres à peine par-dessus nos têtes, la forme vague et trapue de ce qui pouvait être l’ébauche d’un bâtiment de pierre : c’est que la montagne et lui se fondaient un peu en une osmose granitique. Bon Dieu, comme cet endroit pourtant proche paraissait être encore l’extrême bout du monde...

- Yallah ! Yallah ! Fi maï ! Allons-y ! Allons-y ! Il y a de l’eau !

Ce fut, dès cet instant, une cohorte d’éclopés vifs qui se mit à gravir l’ultime et pénible rempart menant au puits présumé. Chacun fit comme il put pour y parvenir. D’aucuns progressèrent bancals et claudiquant, d’autres soufflant plus fort que mille soufflets de forge. Mais tous chuintèrent, gémirent ou gloussèrent selon le degré de conscience auquel ils avaient réussi triomphalement à s’accrocher.

On arriva là, petits, morts et rampant.

Non, il ne s’agissait là ni d’un ultime délire collectif, ni d’un quelconque mirage nocturne. Le providentiel relais disputait à la montagne son are ou deux de paradis et regorgeait d’une eau stagnante dont la nuit nous cacha les couleurs, et la soif les odeurs. De vieilles boîtes de fer rouillées nous la distribuèrent à gogo, se relayant à remplir des ventres étonnamment creux et qu’on eût dit sans fond.

Puis chacun s’affala sur la terre battue. Et de grosses pierres plates et dures s’offrirent à nous servir d’oreillers. Un luxe, en pareilles circonstances...

La patronne, une femme d’une grande maigreur, vêtue de noir et d’allure jeune, jubilait de voir soudain sa taverne envahie d’un seul coup par autant de clients ! Il fallait la voir s’en donner à cœur joie, puiser l’eau, exciter le feu, préparer le thé, pétrir la pâte de doura et s’agiter de mille autres manières devant le grouillant cimetière de nos dépouilles inertes.

Et sur ces entrefaites, le convoi des ânes arriva lui aussi. Ce petit coin, naguère totalement désert, fut soudain surpeuplé. Ça buvait et ça mangeait partout, dans un immense fracas de mandibules avides et de déglutitions gloutonnes.

Loger ici ? Ah non, ce n’était pas possible. Mais il y avait un village proche. A moins d’une demi-heure de marche...

- Chouf ! Ena ! Regardez ! Là-bas !

Effectivement ! Maintenant que la dame le disait.

En nous tordant le cou et forçant l’attention, nous croyions apercevoir là-haut quelque chose qui ressemblait à ça ! A la verticale absolue, et juste à mi-chemin entre étoiles et montagne, nous pouvions distinguer du présumé village ses vagues et minuscules contours. De la taille d’un gros satellite perdu dans l’espace.

Des lumières y brillaient toujours malgré la nuit largement entamée. Et sans doute, tout cela phosphorait-il encore rien que pour nous ! Car ne nous y trompons pas, le téléphone arabe étant ce qu’il est, il y avait fort à parier que nous y étions bel et bien attendus.

Il fut décidé d’emporter à l’épaule quelques effets personnels ainsi qu’un minimum de matériel cinéma. L’aube était proche et, après tout, ne venions-nous pas de nous rendre un peu de santé ? Ainsi allégés, les ânes, eux, pourraient poursuivre leur propre petite piste tranquille.

- Comme d’habitude, on les privilégie... pensai-je. Encore un coup fourré de la production !

Et je me surpris à envier les baudets du Bura.

Nous reprîmes notre marche par l’escalier géant qui faisait face. Lentement. A pas mesurés, comptés, prudents. L’étroit sentier longeait en effet des abîmes noirs, aveugles, tantôt par la droite, tantôt par la gauche, selon le caprice des zigzags ; à chaque volte-face que ces derniers nous imposaient, nos charges nous déséquilibraient et c’est ainsi qu’on s’offrit l’une ou l’autre frayeur. De nouveaux cris emplissaient la montagne et leurs échos déformés soûlaient un peu. L’altitude, les virages, les vibrations sonores, tout ça donnait passablement le tournis.

Lumières et cris se rapprochaient si promptement que le village semblait venir à nous plus vite que nous n’allions à lui. En réalité, ces feux qui, par dizaines, plongeaient sur nous n’étaient pas le village, mais bien le fait d’enfants qui, munis de lanternes, se précipitaient à notre rencontre. Pieds nus, la fouta courte, ils bondissaient avec aisance de rocher en rocher jusqu’à fondre sur nous en nuage de sauterelles. Et tandis que ça criait, hurlait, riait, se bousculait soudain de tous côtés, nous-mêmes, nous nous traînions péniblement, exténués, mollets noués, pieds endoloris, dos meurtris.

L’arrivée de cette meute juvénile constitua un excellent prétexte à un nouvel arrêt, à poser par terre nos sacs et culs de plomb. Alors, tout se précipita. En moins d’une minute, les enfants nous avaient dépouillés de tout bagage et, lourdement bâtés de lumières vives et de sacs parfois plus grands qu’eux, avaient immédiatement repris le chemin du village, nous entraînant à leur suite dans l’escalade d’un ultime morceau de Bura. Ils avaient à peine huit, dix ou douze ans, mais leur allure, malgré le lest, était vive, preste et leste : on les suivait avec infiniment de peine, les mains ballantes, le regard vide, un peu honteux quand même.

Et c’est plus morts que vifs que nous entrâmes en ce village inaccessible qui, de manière absurde, avait à nouveau paru fuir à chacun de nos pas fait en sa direction. Nous pénétrâmes dans un assemblage de maisons de pierre entassées, superposées, posées en équilibre précaire sur une arête que, dans la nuit, nous pressentions vertigineuse.

Portes et fenêtres, de petites tailles, perçaient cette cascade de micro-murailles à l’allure si peu stable. A l’intérieur, pièces et couloirs présentaient, eux aussi, des dimensions modestes. Comble de malheur, c’étaient par contre des escaliers monumentaux qui vous faisaient franchir, en moins de cinq ou six marches, les différents niveaux des bâtisses.

Nos chambres nous attendaient. Et comme il se doit pour des hôtes, toutes se situaient aux étages supérieurs...

 

© Jacques Lambert

PCL Editions, 28 Bte 9, avenue de l’Héliport B-1000 Bruxelles.

 

Possibilité de vous procurer Yémen entre chiens et loups depuis ce site.

 

Contact.

 

 

 

2003 (réédité en 2007).

 

428 pages.

 

60 photographies d’époque d’Alain Saint-Hilaire et Alain Demarche.

 

28,00 € (Frais de port pour l'Europe compris).

 

 

Critiques

« Dans ce récit, l’auteur, cameraman et cinéaste de profession qui a plusieurs livres à son actif, évoque le voyage qu’il fit au Yémen il y a une trentaine d’années pour la réalisation d’un documentaire tourné par Alain Saint-Hilaire, à un moment clé où ce pays féodal commençait à s’ouvrir au monde moderne.

Une invitation à découvrir la réalité d’un territoire revisité par la mémoire et l’aventure d’un tournage peu commun. »

 

Le carnet et les instants – N° 131 – Février/mars 2004.

 

 

 

« Dans sa partie centrale, le Yémen est presque inaccessible ; on connaît d’ailleurs bien mal ce pays musulman, ce sultanat scindé, face à la mer Rouge, Aden au sud, Sanaa au nord. Quant au centre, excepté les tentatives de domination ottomanes, britanniques, égyptiennes et soviétiques, l’accès proprement dit y est une aventure, s’y présenter avec des photographes : un défi. La photo prend une partie de votre âme.

Qu’importe, Jacques Lambert, cinéaste, écrivain, Alain Saint-Hilaire et Alain Demarche ont gagné la partie ; grâce à eux, la littérature se trouve munie d’un ouvrage exemplaire, d’ailleurs enveloppé d’une écriture que devraient envier bien des auteurs, et comme nourri d’instantanés, uniques en leur genre. Car à l’intérieur de cette contrée mystérieuse, non seulement dans les villes, mais dans le moindre village, dès l’époque où l’on ne bâtissait que des huttes, figure ici (en miniature) le gratte-ciel américain, « le Manhattan du désert », à étages, à enjolivures, volets sculptés, trouvailles inattendues, des œuvres d’art avant la lettre.

Si l’exploration est en général pratiquée dans des régions primitives isolées, Jacques Lambert et ses deux merveilleux photographes sont parvenus à s’introduire dans un pays assis – on pourrait dire, vautré – dans ses traditions bien avant l’empire romain, puisque cette terre étrangère était le royaume de la Reine de Saba. Pléthore des constructions (des temples, des temples). Que d’espoirs et de révélations à exhumer des sables, souligne Jacques Lambert. Alors que l’Egypte nous est si facilement ouverte. Et quand ce livre se termine par Le voyage à Mareb, on peut affirmer qu’en mots, aussi bien qu’en photos, nous avons pu savourer l’intrigue et les séductions d’un grand roman d’aventures.

 

Marie NICOLAÏ – Nos lettres – n° 4 – Avril 2004.

 

 

 

« C’est en grand voyageur et en homme de cinéma que Jacques Lambert raconte aujourd’hui, sur un ton alerte de reporter du bout du monde, l’aventure vécue par une équipe de tournage en ce Yémen inconnu et sauvage qui passe en un rien de temps de la féodalité la plus arriérée à notre monde actuel.

Le livre est une fenêtre ouverte sur un lieu hors du temps, celui des déserts et des paysages arides.

Alain Saint-Hilaire et Alain Demarche ponctuent le récit de leurs photographies, images sur le vif d’un monde en basculement.

Le récit haut en couleurs nous tient en haleine de bout en bout, il donne au lecteur le sentiment exaltant de participer au périple.

Rythmé par le ton alerte du conteur qui scande le livre, faiseur d’émotions parfois, ainsi l’évocation de Bakchich, bébé singe adopté puis perdu nous reste en mémoire bien après le livre refermé.

Et quand parfois, entre chiens et loups, à l’heure incertaine où les prises de vue s’achèvent, toute la magie de la terre de Saada nous parvient : elle se fait alors l’écho d’un rêve ou d’un temps révolu. »

 

Anne-Marie HAMESSE – Nos lettres – n° 3 – Mars 2007.

 

 

Le point de départ : une équipe de cinéma tourne un documentaire dans les deux Yémen en 1973, des territoires «austères, grandioses et sauvages.» En plus du film naît ce récit : une suite d’aventures fabuleuses vécues dans des régions jusqu’alors peu accessibles. Ce livre comprend deux parties constamment imbriquées : un somme impressionnante de tracasseries diverses (administratives, politiques, logistiques), et la chronique d’un voyage qui, avec le recul, paraît incroyable.

Aden, 1973. Un «enfer climatique.» Sanaa, où «mille et une paires d’yeux géants, bruyants, grouillants, colorés» scrutent cet occidental peu rassuré : poignards et kalachnikovs, revolvers et bâtons de dynamite, ne vont-ils pas sortir de dessous ces voiles noirs? La Tihama, le Pays plat, encore un enfer climatique, où l’équipe assiste au rituel de la circoncision. La République démocratique et populaire, ses bakchich, et son «cycle infernal des simples formalités.» Mukalla, l’ancienne capitale de l’Hadramaout, qui «nous apparût lentement, se dénudant à gestes lents, en pleine clarté, en pleine moiteur.» Shibam, la ville aux immenses constructions d’argile de huit à dix étages, la «Manhattan du désert.» La fréquentation des bédouins, «en perpétuelle errance sur leur planète de pierre et sable cuits.» Mareb et le pays de Saba : «sous un soleil lance-flamme, nous restions là, incrédules, cloués cul par terre, fascinés par tant de beauté.»

Le récit est très vivant, avec beaucoup de dialogues. Il est aussi très détaillé, bourré de faits, d’anecdotes et de rencontres, d’émerveillements et d’émotions. Il ressemble parfois à un polar. Rédigé bien après le séjour, le récit est plein d’humour, comme si tout ça semblait un peu irréel, et empreint d’un certain détachement, comme si tout ça «faisait semblant de dormir.» Les superbes photos d’époque qui illustrent ce pavé de plus de 400 pages (il est vrai qu’il y avait beaucoup à raconter) nous laissent imaginer la chance et le bonheur de ces voyageurs.

Les premières lignes : «Tout était calme et dormait. Ou faisait semblant de dormir. Le chuintement ininterrompu de l’air qui vibrait, assommait et rassurait à la fois, traversant la pénombre, les rêves, les angoisses. Un homme s'avança vers moi, lentement, hésitant, comme flottant dans l’espace.»

Éditions PCL 2003, Bruxelles.

 

Ecrivains-Voyageurs.net

 

Photo: Alain Demarche.

En renfort, venu de Paris, Jean-Pierre Taroux, chef de projet.

Photo: Alain Demarche.

Photo: Alain Demarche.

Photo: Alain Demarche.

Alain Demarche.

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